À
l’occasion d’un discours prononcé au BEA
[Book Expo America] qui s’est tenu à New York en
juin de cette année, Khaled Hosseini évoquait
avec émotion son travail d’auteur.
Écouter le
podcast du discours de Khaled Hosseini au BEA
Écouter
aussi le podcast de l’interview de Khaled Hosseini réalisée
à l’occasion du BEA
On
me demande souvent si j’ai toujours voulu être
écrivain, et si j’y pensais déjà
enfant.
Quand j’étais petit, je voulais être Clint
Eastwood. C’est toujours le cas. Je voulais aussi être
diplomate comme mon père et professeur comme ma mère.
Pendant un temps, j’ai voulu être pilote, puis
karatéka, ensuite j’ai rêvé d’être
détective comme Mike Hammer pour avoir un pistolet
que j’aurais appelé Betsy et cette secrétaire
sexy, sensuelle, toujours armée, nommée Velda.
Bizarrement, je n’ai jamais dit à mes parents
que je voulais devenir docteur ou écrivain, ce que
j’ai fini par être. Sans doute pour ne pas susciter
trop d’espoirs, dans le premier cas, ou d’anxiété,
dans le second.
Mais, officiellement, je suis devenu médecin d’abord,
même si je pense avoir été écrivain
bien avant de me lancer dans mes études de médecine.
Comme
le garçon des
Cerfs-volants de Kaboul,
Amir, j’ai commencé à écrire
au cours de mon enfance à Kaboul dans les années
1970. J’écrivais des poèmes et
de petites pièces que je faisais jouer à
mes frères, mes soeurs et mes cousins pour
nos parents lors des fêtes de famille.
J’écrivais
aussi des petits contes. Dans mon souvenir, ces premiers écrits
étaient sombres, intenses, et je n’avais pas
honte de leur côté mélodramatique, j’en
étais même fier. Ils traitaient, à leur
façon quoique puérile, de thèmes tels
que la loyauté, l’amitié voire la lutte
des classes.
Le manque de subtilité et de style était compensé
par le charme d’une écriture généreuse.
Des termes que certains ont utilisés, à juste
titre peut-être, pour décrire Les
Cerfs-volants de Kaboul.
Bien que la langue dans laquelle j’écris ait
changé [en farsi, puis en français, et à
présent, principalement en anglais], j’ai toujours
écrit à l’attention d’une seule
personne.
Écrire est pour moi un acte égoïste qui
me permet de me raconter une histoire. Quelque chose retient
mon attention, me captive, et je dois ensuite l’analyser.
C’est ainsi que Les Cerfs-volants
de Kaboul ont été
écrits. J’avais en tête ces deux garçons,
l’un en conflit et d’une moralité douteuse,
l’autre pur, loyal et d’une intégrité
inébranlable.
Je savais que leur amitié était condamnée,
qu’il y aurait une brouille et que cette brouille allait
avoir un impact profond sur les vies de leur entourage. Pourquoi
et comment ? Voilà ce qui m’a poussé à
faire un break pour écrire ce roman en mars 2001.
Je n’ai jamais eu l’intention de le publier. Même
lorsque j’en ai eu écrit les deux tiers. Et il
ne m’a jamais traversé l’esprit que quelqu’un
allait le lire, à part ma femme, parce qu’elle
m’aime.
Vous imaginez donc comme j’ai été surpris
par l’accueil réservé dans le monde entier
à ce roman depuis sa publication. D’apprendre
qu’Howard Stern et la première dame des États-Unis,
Laura Bush, comptaient parmi ses fans m’a semblé
surréaliste.
J’ai reçu des lettres d’Inde, de Londres,
de Sydney, de Paris, de l’Arkansas, du monde entier,
de la part de lecteurs qui m’exprimaient leur passion.
Beaucoup d’entre eux voulaient savoir comment envoyer
de l’argent en Afghanistan. Certains m’affirmaient
vouloir adopter un orphelin afghan.
À travers ces lettres, j’ai réalisé
le pouvoir unique de la fiction, capable de relier des gens
qui s’habillent différemment, parlent des langues
différentes et pratiquent des religions différentes.
J’ai aussi réalisé à quel point
certaines expériences humaines sont universelles :
l’amitié, la culpabilité, le pardon, la
perte et l’expiation. […]
En apportant mes dernières corrections aux Cerfs-volants
de Kaboul, une histoire
de père et de fils inscrite exclusivement dans un monde
d’hommes, j’ai décidé que j’écrirais
une autre histoire d’amour en Afghanistan qui serait
un conte mère-fille traitant de la vie intérieure
de deux femmes afghanes en lutte.
Aussi
bien en tant qu’écrivain qu’en tant
qu’Afghan, je ne pouvais imaginer d’histoire
plus fascinante, plus importante et plus captivante
que la lutte des femmes de mon pays. Sur le plan dramaturgique,
tout autre sujet me semblait pâle en comparaison.
Malheureusement,
le monde entier s’est habitué à l’image
voire au cliché de la femme à la burka passant
son chemin sous l’œil glaçant et fanatique
d’un officiel taliban.
[…] Il n’y a pas si longtemps, les femmes afghanes
étaient professeurs d’université, docteurs,
avocats, elles travaillaient dans les hôpitaux, enseignaient
à l’école et jouaient un rôle important
dans la société.
Des femmes comme ma mère, qui était professeur,
enseignait le farsi et l’histoire et finit par devenir
la vice-principale d’une grande école pour jeunes
filles.
Mais
c’était à Kaboul, or l’Afghanistan
n’est pas une nation de classes moyennes urbanisées.
Il y a toujours eu un fossé idéologique
entre le Kaboul réformiste libéral et
l’Afghanistan rural. La triste vérité,
c’est que l’oppression des femmes telle
que la pratiquent les Talibans existait dans certaines
régions d’Afghanistan bien avant les Talibans.
Alors que Kaboul a été dans une certaine
mesure un centre pour l’autonomie féminine,
l’Afghanistan rural, surtout au sud et à
l’est le long de la frontière avec le Pakistan,
est traditionnellement une région de tribus patriarcales
dominées par les hommes. […] Au risque
de vous surprendre, durant le siècle passé,
de multiples tentatives ont été menées
pour libérer les femmes afghanes de Kaboul. […]
Mais les réformes à Kaboul ont toujours
suscité la moquerie, le mépris voire la
révolte des chefs des tribus patriarcales.
La vie a donc toujours été une lutte pour
certaines femmes en Afghanistan, bien avant les Talibans.
Et la situation est devenue insupportable avec le déclenchement
des guerres entre factions, la flambée de l’anarchie
et de l’extrémisme.
Les femmes ont non seulement subi les attentats et les
bombardements des zones civiles, elles ont non seulement
été battues, torturées, humiliées,
emprisonnées, et bafouées encore et encore
dans leurs droits humains fondamentaux, mais elles ont
aussi été, dans leur grande majorité,
victimes d’abus sexuels.
Enlevées et vendues comme
esclaves, forcées de se marier avec des chefs
miliciens, de se prostituer, elles ont également
été violées, un crime particulièrement
haineux et impardonnable utilisé pour intimider
les familles qui s’opposaient à telle ou
telle faction.
Aujourd’hui, dans l’Afghanistan post-Talibans
et post-11 septembre, on recommence à parler
de libérer les femmes. La discrimination sexuelle
qu’ont subi les femmes afghanes est une des plus
grandes injustices impunies du monde moderne.
D’autant plus que l’Afghanistan a besoin
de ses femmes. Le projet de reconstruire le pays est
condamné si les droits humains fondamentaux des
femmes ne sont pas respectés, et si les femmes
ne sont pas autorisées à participer. […]
Lorsque je suis retourné à Kaboul en 2003,
j’ai rencontré toutes sortes de personnes
et j’ai croisé dans les rues ces femmes
couvertes de la tête aux pieds, suivies par quatre,
cinq, six, sept enfants. Je me souviens d’avoir
pensé : qui est cette personne à l’intérieur
? Qu’a-t-elle vu ? Qu’a-t-elle enduré
? Qu’est-ce qui la rend triste ? Quels sont ses
espoirs, ses désirs, ses déceptions ?
Dans mon nouveau roman, Mille
soleils splendides, j’ai en quelque
sorte essayé d’imaginer des réponses
à ces questions. D’explorer les vies intérieures
de ces deux femmes que j’ai inventées et
de chercher l’humanité ordinaire derrière
leur voile.
Ce roman me tient à cœur. C’est
le résultat d’un travail d’amour,
et, sans vouloir être prétentieux, je
considère ce livre comme mon modeste hommage
au courage, à la patience et à la résistance
de l’Afghanistan. J’espère que
ce roman va vous émouvoir, vous transporter,
et vous donner de la compassion et de l’empathie
pour ces femmes afghanes dont la souffrance n’a
que très peu d’équivalent dans
l’histoire récente du monde.
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